Repères

En attendant que la mer revienne

En attendant titre









Compagnie PIECE MONTEE

 

Création 2017

Texte et jeu Thierry Barbet
Direction d'acteur, Mise en jeu Martine Dupé
 
Une humanité silencieuse

Il y a quelques années, je me promenais sur les Ramblas à Barcelone. C'était la fin du mois d'août vers 22h30. Les touristes, promeneurs comme moi, flânaient aux terrasses des cafés après une journée de forte chaleur.
Je vis arriver un homme massif, la petite cinquantaine, vêtu d'un tee-shirt et d'un short, chaussé de sandales en plastique. Il portait un bob sur la tête et poussait un caddie rempli de pots de peinture.
Une échelle était couchée sur le dessus et dépassait d'environ 2 mètres.
Cet homme allait parmi la foule, légèrement titubant, concentré à maintenir son chargement qui, entraîné par le poids, roulait doucement vers les voies de circulation situées de part et d'autre de l'allée centrale.
Maîtrisant tant bien que mal son embarcation, il s'arrêtait, prenait le temps de stabiliser l'ensemble et reprenait sa route en se faufilant entre les gens. Il allait à sa mesure. Étranger au grouillement des promeneurs, il passait, il glissait. Régulièrement emporté par sa carriole, il parvenait malgré tout à esquiver tout obstacle. Il sillonnait.
Médusé, je l'observais attentivement. Il était seul au milieu du monde, le visage rayonnant. Il n'entrait pas en contact. On aurait dit qu'il sentait les présences sans les voir. Il passait, habité par son monde intérieur ou son ivresse, il souriait.
Je le regardais longtemps jusqu'à ce qu'il disparaisse dans une ruelle adjacente, abandonnant son caddie au bord d'un trottoir.
Une planète à la dérive, ou guidée par je ne sais quel enchantement.
Un pur moment de poésie.
Des années plus tard, il a sûrement guidé ma main pour écrire :« En attendant que la mer revienne »

Orientation artistique

En attendant que la mer revienne 2Le clown marche dans les pas de l'enfant qu'il était, qu'il est et qu'il sera.
Il va vers le monde à bras ouverts.
Défiant ses peurs, armé d'innocence et maladroit, il tente de se fondre parmi les autres, d'en faire partie.
Mais il est unique, singulier.
Il a beau faire, il est « l'autre », celui qui fait rire, qui émeut et se distingue par son comportement, sa manière d'être au monde.
Il est différent.
Inapproprié aux conventions, aux us et coutumes, il est celui qui rate et recommence.
Sisyphe avec sa pierre qui ne tient pas en haut de la montagne et retombe sans cesse.
Et pourtant, il reste convaincu qu'il y parviendra. Il ira jusqu'au bout.
Pour réussir.

Thierry Barbet

 

Pour en savoir plus →  pdf Dossier de présentation

 

 En attendant que la mer revienne,


On peut dire que c’est un titre qui donne à espérer, un titre insolite qui part d’une observation assez juste car tout le monde connaît ce mouvement maritime de la vague qui revient toujours. Et si elle ne revenait pas ?
Quand Thierry Barbet m’a donné à lire son texte, je l’ai lu avec envie, j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de chair dans ses mots. J’ai eu le désir de les mettre en jeu avec ce clown que Thierry a créé depuis longtemps déjà et qui s’est incarné devant moi dans Désiré.
Désiré est authentiquement présent ; Il vient de l’enfance et a la sagesse d’un âge ancien, il vit en double du texte et appartient au monde interne de Thierry.
Commence alors le travail des répétitions pour créer sur le plateau une relation intime entre l’écriture et le clown et pour que les mots s'enracinent dans le jeu.
Désiré a un trop plein de mots en lui, de mots de chagrin et de peur, des mots de joie et de désir, des mots idiots, des mots violents.
Ce jour-là, la charrette qui constitue son abri, sa partenaire de voyage, « son empêcheuse de tourner en rond »- c’est-à-dire finalement une partie de lui-même-décide de le pousser devant nous pour qu’il nous livre ses fragments de vie. Cela se bouscule au portillon et cela finit par sortir jusqu’à l’instant de sa naissance Sans aucune nostalgie. Car tous ces mots n’ont jamais été prononcés.
Le travail sur le jeu sur l’espace a consisté à recréer du présent sur scène à prendre à corps les mots. C’est une longue période assez exigeante, presque épuisante car l’auteur Thierry a tous les mots en bouche mais certains sonnent encore littéraires, ne résonnent pas sur le plateau. Et puis un jour ou plusieurs jours, les mots justes à garder sont comme une évidence. Désiré les fait revenir « vivants » comme s’il les disait pour la première fois jusqu’à ce que Thierry les oublie et se fasse surprendre à son tour.
Thierry est un acteur qui n’abandonne jamais. Tout a été mâché, chaque mot a été vécu sans tricher.
Les mots de l’auteur sont à leur place dans le corps de Désiré. C’est lui Désiré, avec ces habits-là, avec cette silhouette dont on ne peut plus se passer, avec cette façon de parler si particulière, son rythme, sa musique interne.
Le récit n’est pas linéaire ; La dynamique qui régit Désiré est comme un élastique tendu vers des pôles antagonistes. J’y vais/J’y vais pas. Quand l’élastique lâche cela provoque des chocs, cela éclate et cela parle enfin.
Tout fait corps.

Martine Dupé